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Raffineries

La CGT peut-elle mettre le pays à l’arrêt ?

Après deux mois et demi de contestation contre la loi El Khomri, la confédération durcit le ton : raffineries bloquées, grèves dans les transports… Mais le syndicat n’a pas forcément les moyens de ses ambitions.
Barrage mis en place pour bloquer le dépôt de carburant de Donges (Loire-Atlantique), lundi. (Photo Sébastien Salom-Gomis)
publié le 23 mai 2016 à 20h11

Raffineries arrêtées, dépôts d’essence bloqués, barrages routiers, appel à la grève à la RATP : deux mois et demi après son lancement, le mouvement contre le projet de loi travail change de tournure. En appui aux journées nationales de manifestations, les organisations syndicales opposées à la réforme ont opté, depuis une semaine, pour une stratégie de blocage de certains secteurs de l’économie. La paralysie par les confédérations «contestataires», et notamment la CGT, menace-t-elle la France ? Tout dépendra de la capacité de la première organisation syndicale à mobiliser ses troupes, mais aussi de la réaction du gouvernement.

Pourquoi la CGT radicalise-t-elle son action ?

Après sept journées d'action, le mouvement anti-loi travail peine à prendre de l'ampleur. Depuis le pic du 31 mars (390 000 manifestants en France, selon la police), les cortèges ne cessent de maigrir. Sur les deux dernières journées, la décrue semble s'être stabilisée aux alentours de 100 000 participants. Les organisations opposées au texte (CGT, FO, Solidaires, FSU) doivent donc trouver d'autres moyens de peser sur l'exécutif. D'où le recours aux blocages. «C'est le signe qu'ils sont minoritaires, persifle un dirigeant syndical «réformiste». Ils se radicalisent d'autant plus qu'ils sont peu nombreux.»

Dans les raffineries, la Fnic-CGT (industries chimiques) est connue pour être «une des fédérations les plus radicales» de la confédération, rappelle Jean-Marie Pernot, chercheur spécialiste du syndicalisme. Chez les routiers, la question des heures supplémentaires est particulièrement sensible, dans une profession qui ne compte pas ses heures. L'un et l'autre de ces métiers n'ont donc pas eu à se faire prier pour faire monter la pression.

Comment Martinez en est-il arrivé là ?

Le numéro 1 de la CGT, Philippe Martinez, a semblé entrer à reculons dans ce mouvement. Le 19 février, dans une interview à Libération, il reste très prudent. «Il y a déjà de nombreuses mobilisations dans les entreprises, il faut arriver à les conjuguer sur les salaires, l'emploi, les services publics, et bien sûr contre ce texte», se contente-t-il de déclarer, se refusant à appeler à une journée d'action.

Quatre jours plus tard, lors d'une réunion au siège de la CGT, à Montreuil, il choisit même de signer avec les «réformistes» un texte intersyndical très timide, qui n'exige par le retrait du projet de loi. On en est pourtant à la première version du texte, autrement plus libérale que l'actuelle. «Il était prêt à signer n'importe quoi tant qu'il donnait l'impression de dominer une union syndicale contre le projet», remarque alors un des participants à la réunion. Cette position, cependant, fait tousser en interne. Une semaine plus tard, Martinez divorce donc des «réformistes», et rejoint FO pour demander le retrait du texte. Entre-temps, les réformistes se sont éloignés un peu plus, le gouvernement renonçant à plusieurs mesures controversées.

Deuxième étage de la fusée à radicalisation : le congrès de la CGT, fin avril à Marseille. Arrivé à la tête de la centrale après le renvoi de Thierry Lepaon, Martinez n’a pas encore reçu l’onction du vote interne. Ce sera chose faite à l’issue de ce congrès, où il obtiendra une large majorité. Mais la semaine de débats n’aura pas été sans quelques remous. Un appel à la grève générale est bien voté, mais sa formulation, ambiguë, laisse plus d’un délégué sur sa faim. Le texte d’orientation, surtout, est adopté à 70 %, un des plus faibles scores de l’histoire récente de la CGT. Bref, Martinez doit donner des gages aux plus contestataires. Isolé des réformistes, en quasi tête-à-tête avec son frère ennemi FO, il n’a d’autre choix que de plonger corps et âme dans le mouvement.

«La radicalisation fait aussi partie du génome Martinez, il n'y a pas eu besoin de le pousser trop, tempère un observateur de la planète cégétiste. D'autant que c'est plutôt la frange Mélenchon que Pierre Laurent qui s'impose aujourd'hui à la CGT.» A Montreuil, on conteste cette image : «Nous continuons à demander le retrait du projet, mais avançons aussi des propositions, explique Fabrice Angei, de la direction. Les jusqu'au-boutistes, c'est le gouvernement, qui s'entête avec un projet dont personne ne veut.»

La confédération peut-elle vraiment paralyser le pays?

On est loin, pour l'heure, d'une pénurie totale d'essence, même si lundi, six des huit raffineries françaises étaient affectées (lire page 4). Chez les routiers, le syndicat majoritaire - la CFDT - n'est pas dans le mouvement, ce qui limite leur capacité de mobilisation. Cette profession a par ailleurs obtenu du gouvernement un régime d'exception par rapport à la loi travail, et ne sera donc pas touchée par les heures sup à 10 %. La CGT-RATP, de son côté, appelle à une grève illimitée à partir du 2 juin, tandis que des arrêts de travail sont prévus chaque semaine à la SNCF. Mais les grèves de ces dernières semaines dans ces entreprises ont produit jusqu'ici des résultats limités. La «convergence des luttes» semble également s'essouffler. Le mouvement dans les facs est retombé et Nuit Debout paraît, pour l'heure, s'éteindre doucement. Ce qui n'exclut pas un réveil de la contestation, dans cette lutte plutôt atypique, avec une nouvelle journée d'action jeudi, puis une grande manif à Paris le 14 juin. «Ça va aussi dépendre de la réaction du gouvernement, ajoute le chercheur Jean-Marie Pernot. A lui de ne pas faire la faute de trop qui pourrait relancer la mobilisation.»

Dans l'entourage de Manuel Valls, on se veut rassurant : «Le blocage d'essence, c'est un grand classique, mais pas question de retirer le texte. On ne voit pas du tout la convergence des luttes et il n'y a pas de débouché politique à cette contestation.» «C'est souvent l'"après" qui se joue dans ce genre de mouvement, estime Jean-Marie Pernot. En 2010, les gens descendaient dans la rue pour peser sur l'après-Sarkozy. Là, ils sont plus attentistes. Ils savent que derrière, il y a la droite et un projet autrement plus libéral.» Ou comment le gouvernement pourrait être sauvé par la peur du pire.

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